Août 2017

iggy

On y est.
L’heure du départ.
Concrètement rien ne va. J’ai trop de bagages, ma valise est tellement bourrée qu’elle ferme à peine et on dirait qu’elle est prête à vomir mes vêtements à tout instant en faisant sauter la fermeture éclair.
Pourtant ça n’a pas suffit, j’ai entassé d’autres affaires dans un de mes grands sacs de courses Auchan que j’utilise souvent – ce qui fait lever les yeux à ma mère désespérée que je n’aie toujours pas eu la présence d’esprit d’acheter un bagage à main avec un peu plus de cachet.
“La roumaine”, m’appelait un ancien patron. Et je sais que parfois dans les transports en communs j’ai l’air tellement déglinguée avec mes fringues trouées, mes chaussures défoncées et mes sacs en plastique qui débordent en permanence que personne ne serait vraiment surpris si je me mettais subitement à faire la manche. Mais je m’en fous.
Ça a été une étape importante dans mon développement ça d’ailleurs.
Apprendre à s’en foutre.
La moi de 19 ans, celle qui était toujours apprêtée comme un poupée, toujours prête, attentive au regard de l’autre, à la compétition muette avec chaque femme croisée, toujours en lice pour la quête de séduction permanente et la validation par l’autre, cette moi serait profondément mortifiée. Elle ne comprendrait pas cette déchéance.
La moi de 26 ans a envie de lui mettre une grande tape dans le dos et de lui dire de se détendre un peu.
On s’en fout.
On est ce qu’on veut quand on veut, et on n’a rien à prouver à personne d’autre qu’à soi.
Et aujourd’hui tout ce qui m’importe c’est de réussir à gagner la gare à temps pour prendre mon train, pas combien de personnes m’auront trouvée jolie en chemin.
Je pars pour trois semaines, dans des régions au climat complètement différent, je vais être hébergée essentiellement par des gens que je ne connais pas ou peu, et j’ai programmée plusieurs séances photos pour me forcer à reprendre alors que je ne me sens pas prête du tout et que je suis sincèrement autant terrorisée qu’impatiente.
Je me suis couchée très tard la veille, après avoir passé un long moment le cœur serré à observer ma valise béante recouverte d’un monceau d’affaires faisant au moins le double de ce qu’elle pourrait contenir, à me dire que je faisais une grande erreur, que j’allais me ridiculiser et décevoir les gens qui m’attendaient, et à en même temps me sentir revigorée et sûre et à sentir la nécessité de cette nouvelle impulsion, comme un défi à relever pour un nouveau départ.
Quelle autre alternative ? Rester à Bordeaux dans ce rien, avec ce bloc de glace à l’intérieur du cœur de la gorge et du ventre, à pleurer tous les jours, à ne plus pouvoir manger et si peu dormir ?
Attendre ? Attendre qu’il m’arrive quelque chose ? Non, plus jamais.
Les choses je ne les attends plus, je vais les chercher.
Alors on y va, même si concrètement rien ne va. Les valises trop pleines, qui vont coûter un surplus de transport plus tard, la carte d’identité perdue, les trams annulés à cause des travaux et le trajet éreintant sous un soleil de plomb pour attraper le train in extremis malgré les contretemps, les gens qui envoient des messages pour se désister et aucune assurance d’avoir des hébergeurs au fur et à mesure du voyage. À une époque pas si lointaine, j’aurais bondi sur chacun de ces signes pour en faire l’interprétation que ce voyage est de mauvaise augure, que tout me dit de rebrousser chemin. Aujourd’hui c’est différent.
Un grand vent a soufflé à l’intérieur de moi pour balayer tous les vieux édifices et ne laisser que des messages simples dans le sable, les nouveaux credo :
– Rien n’est grave
– On verra bien
Je ne sais pas encore avec qui je collabore dès le lendemain, je n’ai aucun des billets de transport pour la suite de mon voyage, je n’ai aucune date de fixe, tout est mouvant, rien n’est sûr, et pourtant.

Je réalise que ça ne me fait pas baliser du tout. Ça me plaît, en vrai, la vie improvisée.

C’est l’heure du départ, et pour le reste on verra bien.

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Badaboum

adele

Et puis voilà d’un coup, sans crier gare, nuit blanche, c’est revenu tout seul, je crois que je suis définitivement un oiseau de nuit quand aucune contrainte ne vient me dicter ses horaires, et pourtant j’aime tellement aussi aller courir à l’aube et assister au lever du soleil…
Je me sens saine quand je me lève tôt, je me sens productive quand je peux me coucher tard. Je crois que le choix s’est fait tout seul le temps de taper cette phrase.
La fièvre d’écrire est revenu. J’ai écrit un texte, puis deux, puis trois, puis toute une portée qui s’agite, aussi dénuée de destination qu’une ribambelle de chatons aveugles.

J’ai tous ces mots qui veulent sortir et affleurent à la surface et ça bouchonne, et chaque histoire crie tellement fort pour attirer mon attention et être celle dont je vais m’occuper que je suis perdue, à ne pas savoir où donner de la tête, à ne pas savoir où commencer, quels sont les bons premiers mots.

« N’importe lesquels » me dirais-tu « N’importe quels mots, à partir du moment où tu les fais exister, sont les bons mots. »

Alors je sors les mots et je les jette en l’air comme des confettis et peu importe la cohérence et les conséquences, je rangerai plus tard, après la fête.

J’ai envie de parler quelque part de ce qui clignote dans mon cœur.

Je crois que la femme sphinx m’évite.  Elle me laisse en suspens dans un de ses longs silences mystérieux et je n’ai toujours pas compris quelle était l’énigme.

Il y a aussi la femme bleue, que j’évite moi, parce que je ne sais pas comment faire. J’ai encore en mémoire ce moment où je l’ai embrassée et où elle a passé son bras derrière moi pour me serrer plus fort contre elle, et puis ce geste que j’ai fait machinalement ensuite, de lui passer le pouce sur la lèvre, comme l’homme soie avait fait avec moi une semaine plus tôt pour m’apprivoiser quand j’étais sur son canapé. De la tendresse irréfléchie. J’ai vu quelque chose passer dans son visage de noyée et depuis j’ai ses grands yeux de mer en écran géant HD dans la tête et je ne peux pas m’en dépatouiller.
« Les plus beaux yeux du monde », je me suis surprise à penser, et puis je me suis rappelée que je disais ça aussi des yeux de miel de la femme sphinx, et puis aussi des tiens qui peuvent sourire comme deux puits de tendresse, et j’ai réalisé que j’ai bien de la chance d’être entourée d’autant de belles paires d’yeux et qu’ils sont tous les plus beaux du monde chacun à leur tour parce que vous avez et êtes tous un monde à part entière et il n’y a pas de mensonge.
La femme sphinx elle est comme un renard, je ne vais pas forcer son silence et puis un jour elle reviendra j’espère, de sa démarche de féline prudente. La femme bleue en revanche j’ai peur de mal m’y prendre, je ne sais pas trop par quel bout attraper cette histoire, mais je devrais faire attention parce qu’à force de trop renâcler à m’en occuper je risque de me retrouver avec une autre histoire avortée sur les bras et ce serait trop bête de laisser s’enfuir une des trois plus belles paires d’yeux du monde en full HD bleu perçant océan surtout que celle là je ne peux pas la reprendre pour l’écrire à loisir comme celles de mes feuilles de papier.

Voilà, j’avais besoin d’écrire ça quelque part, le clignotant rouge du cœur, pour faire de la place pour les histoires vraiment fictives en attente, même si peut-être que mes femmes félines et colorées sortent de mon bestiaire personnel et que tout ça n’est qu’un grand fantasme.

J’écris, et puis les gens confondent les mots avec ma réalité. Moi j’ai enfin compris la supercherie. Aucun texte ne veut rien dire. Tout est signifiant, et rien ne l’est. On est libre de raconter ce que l’on veut et personne ne peut démêler le vrai de la création et puis d’ailleurs qu’est-ce qui est vrai au fond ? Ne prenez rien de ce que j’écris au sérieux ou pour vous, les bribes parsemées qui donnent l’impression de comprendre sont des fausses pistes.

Je sors juste des mots les uns à la suite des autres, des inventions, des souvenirs, des confession et des mensonges, juste pour le plaisir, juste pour faire couler le flot des lettres et des images, pour soulager la compression à l’intérieur, pour faire un peu d’espace, au moins quelques instants, la divagation comme soupape de sécurité, je devrais peut-être écrire sur des feuilles de papier et puis aller les brûler et répandre les cendres dans un endroit consacré : ci-gisent mes pensées décousues et insignifiantes. Mais on ne sait jamais vraiment ce qui était signifiant ou ne l’était pas sur le moment, c’est toujours le temps qui fait le tri et qui tranche, alors autant garder des traces, on peut être surpris. Rien n’est plus percutant parfois qu’une petite phrase lâchée négligemment au détour d’un texte laborieux qui se voulait bien plus intelligent qu’il n’a fini par sortir.

Après tout, personne ne vient ici, qu’importe.

Ci-gisent mes pensées décousues et insignifiantes, et bon courage à toi lecteur passager qui te retrouve à les lire. J’espère qu’à l’heure où je les écris tu dors, c’est mieux pour ta santé.

 

27

27-Club

Je ne ferai définitivement pas partie du club des 27.

Ces âmes brûlées par la vie qui se sont consumées, consumées jusqu’à s’éteindre si tôt, toutes auréolées de leur gloire d’immortels jeunes à jamais.
Ceux qui ont brûlé si vite, qui ont créé tellement en si peu de temps, qui ont tout fini à une époque où pour moi tout commence.

Pendant quelques instants, j’ai eu la sensation d’avoir échoué. D’avoir perdu au grand jeu de la vie. J’atteignais 27 ans et je n’étais personne. Si je mourrais maintenant, personne pour se souvenir passé, allez, une génération. Rien de mémorable d’accompli, rien à laisser derrière. Le vide. Une existence de blocage et de procrastination. D’excuses et de renoncements.
Sous le prisme de la grandeur des Idoles, j’effaçais tout le reste, tout ce qui avait été accompli. Les petites batailles, les petites victoires, les petits textes et les petits projets. Le compte à rebours était terminé et la gloire n’était pas atteinte, la consécration était à tout jamais un projet mort né, bienvenue dans le club des losers improductifs et imprécoces.

Et puis j’ai repensé à ma sœur.

Il y a cette fille si belle que je connaissais et qui est morte cet été. Plus vieille que le club des 27, plus jeune que Jésus. Rock star et messie pour personne. Sauf pour moi, un peu, à une époque. Totalement chamboulée à l’annonce de son décès, j’en avais parlé à ma sœur, et pour lui expliquer mon émotion je lui avais rapporté à quel point je l’admirais, à quel point j’avais rêvé d’être comme elle, rêvé d’être elle.
« Oui, et bien vu là où tu es et où elle est maintenant, c’est peut-être elle qui aurait dû rêver d’être comme toi non ? »
Ma sœur n’a pas toujours la délicatesse qu’on pourrait attendre de certaines circonstances, mais on ne peut pas lui nier une certaine forme de lucidité efficace quand elle n’est pas dans l’affect.
C’était brutal mais c’était vrai. On n’envie souvent pas les bonnes personnes et pas pour les bonnes raisons.
Cette superbe fille rock’n’roll que j’admirais était morte à peine la trentaine effleurée d’une overdose d’héroïne, et derrière la surface glamour qui avait fait rêver et complexer la moi post-pubère en mal de repères et d’icônes il y avait ce désespoir qui avait tué à petit feu jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Moi, j’étais en vie.
Moi, je suis vivante.

J’ai 27 ans et je suis vivante. Et plus que jamais.
Au jeu de la vie, je gagne. Je suis toujours dans la partie.

20 ans reste l’âge où j’ai eu le plus la sensation de tout perdre. Toute une vie. De quitter les rails et dériver longuement, pour un voyage qui n’allait retrouver de semblant de direction qu’aujourd’hui, sept longues années plus tard. Sept ans. C’était vertigineux.
Longtemps j’ai eu la nausée. Sept années perdues, gâchées. Une portion énorme de jeunesse. Chaque année de plus qui s’écoulait était une année gaspillée tant que je n’avais pas retrouvé le cap.

Aujourd’hui, le fameux cap retrouvé, je peux cartographier différemment ces sept années d’errances. C’était les années de (re)naissance et d’éducation. 20 ans, 27 ans. 7 ans. L’âge de raison. Quelque chose est vraiment mort cette année là. Une fille qui était trop fragile. Pas destinée à survire à la route. Quelque chose est né cette année là. Une fille vouée à devenir plus forte, plus rusée, plus adaptée. Elle ne connaissait plus rien. Elle a dû tout réapprendre.
Sept ans plus tard arrive enfin une année où tout se reconnecte. Profondément. Tous les poumons s’ouvrent et aspirent l’oxygène, l’énergie re-circule, les vieux visages se refondent dans les nouveaux, toutes les vies s’alignent et tout fait sens.

Je suis contente que ça coïncide avec cet âge si symbolique, de redevenir opérationnelle pile l’année où s’envole l’idée du « club des 27 ». On jette une dernière vieille relique obsolète à la mer, un dernier vieux symbole dénué de sens une fois qu’on regarde ce qu’il veut vraiment dire et ce qu’il implique pour être réalisé.
Je ne veux pas d’un parcours éclair torturé et d’une mort précoce. Je veux une longue vie pleine de bosses et de cahots, d’aventures et de leçons, de galères et bonheurs, de moments forts.
J’ai 27 ans, je suis une enfant à peine raisonnable, j’ai seulement appris à me relever et à mettre un pied devant l’autre et maintenant je commence à avancer en titubant; j’ai encore une route immense à parcourir, un travail immense à produire, des bonheurs immenses à connaître.
Je ne suis même pas à la moitié de ma vie, peut-être à peine au tiers.

Quel bonheur de ne pas faire partie du club des 27.
Je ne sais pas où je vais, et peut-être qu’en fin de compte j’irai me perdre on ne sait où et qu’on pourra dire d’après certaines check-lists que j’ai raté ma vie, mais je vais bien faire en sorte d’être sûre que je n’aurai pas raté la vie.

Laura

laurapalmer_0

Et puis ça y est, l’heure a sonné, ta voix s’est tue, on dirait que je vais devoir vivre sans toi.

Sans ta voix, sans tes yeux, sans la pensée que quelque part, peut-être, en ce moment les tiennes sont aussi tournées vers moi.

Je ne protesterai pas, ce ne serait que justice, à toi j’ai toujours été loyale mais j’ai des désamours aussi vifs et brutaux que l’explosion soudaine du vase malmené aux mille fêlures jusque là invisibles. Je connais les liens qui s’effacent.

On a beau faire ce qu’on l’on peut, de rendez-vous manqué en rendez-vous manqué, de gare déserte en erreur d’aiguillage, il arrive parfois à force que les trains déraillent.

Quelque part un projet attend, sagement rangé dans un coin du palais que j’avais construit pour toi. Il y avait des mots et des sons, il ne lui manquait plus que ton visage. Je ne lui dirai pas que tu ne viendras pas. Je le laisserai dormir, tranquillement, dans l’espoir que peut-être, un jour… dans le pire des cas il mourra au moins en rêvant.

Je n’aurai pas posé ma voix dans ta cité des souvenirs.

Je n’aurai pas entendu la tienne formuler les mots qui disent que l’on se quitte.

On n’aura juste plus formulé de mots.

Comme ça.

Parfois les fins ce sont juste des silences qui s’étirent.

 

Les mots des autres

marilyn

Juin 2017
Cédric m’a parlé des Thanatophiles et des Biophiles, et de cette guerre d’influence qui divise les gens et le monde. Il me met du côté des Biophiles comme lui, de façon évidente, et il a raison. J’aime la joie, la lumière, le mouvement, les décharges de vie qui pulsent en chaque parcelle de moi. Il a aussi tord. Je sens Thanatos en moi, je l’ai toujours senti. Et plus j’avance et grandis, plus je risque d’aller mieux, plus il s’agite et rugit et griffe. Pour deux pas en avant il essaie de m’en faire faire trois en arrière. Si je campe fort sur mes pieds, si je m’ancre dans ma volonté, si je crie « Non ! », si je crie « Il est temps de vivre ! » il m’envoie une décharge dans le ventre qui me coupe en deux et me fait perdre, de nouveau, une dose de temps et d’énergie. Automutilation mentale. Il attend la fois où je ne me relèverai pas et qu’il pourra prendre possession de moi pour faire un de ses fantômes résignés. Il sait bien qu’au fond, en silence, Bios reverse sa lumière blanche sur mes blessures et que je guéris chaque fois un peu plus vite. Alors il tente d’augmenter les doses. Il compte sur la fulgurance de sa douleur pour m’empoisonner une bonne fois pour toute le sang.
Je supplie Bios. De tenir bon. De ne pas m’abandonner. Il me sourit et m’enlace doucement. Il a pu s’effacer parfois mais il n’est jamais parti. Il est le loup que je nourris, mais Thanatos subsiste des restes et de l’énergie du monde. Chacun grandit à l’intérieur de moi, et je m’entre-dévore. Mais depuis quelques temps, quelque chose a changé. Je me lève et j’avance. J’observe les deux portes, je détourne le regard de la lumière noire hypnotique de Thanatos et j’ouvre celle des Biophiles. Il est temps de vivre. Même si je ne sais pas encore trop comment faire.

Septembre 2017
Franck le sait. Il le voit.
« Alors Mathilde, on encule toujours les mouches ? Ça fait quoi, un an et demi qu’on s’est vus ? »
Je bafouille, je m’excuse, je lui dis que je n’oublie pas que je lui dois un film.
« Mais tu ne me dois rien, c’est à toi que tu dois des choses. »
Il me regarde et me demande quand est-ce que je m’autoriserai à vivre. Quand est-ce que je m’autoriserai à voir à quoi ressemble une vie où je me laisse pleinement à être artiste, et rien d’autre à côté. Quand est-ce j’accepterai de saisir les opportunités sans me considérer comme un parasite.  Il me parle des solutions concrètes qui peuvent m’aider, qui sont à portée de main.
« Mais pour ça, il faudrait d’abord que tu arrives à ne plus te considérer comme une connasse qui ne mérite rien et surtout pas qu’on l’aide, je me trompe ? »
Je lui souris, je baisse les yeux sur mon cidre comme si un truc s’agitait au fond du verre pour ne pas montrer que ça s’agite au fond de moi. Mais il sait.

Mars 2017
« Vivez pour deux »
La sophrologue me regarde et me sourit. Je sens une porte s’ouvrir. Elle aussi, comme les autres thérapeutes, a tout de suite fondu sur deux pistes : la douance, et ma jumelle fantôme. Elle m’a diagnostiquée précoce, dès le premier entretien, comme Cédric lors de notre première vraie discussion au bout de trois phrases et mouvements des mains. (« Tu es surdouée ? ») Elle m’explique que ma culpabilité vient du fait que je sens que je ne mérite pas ces facilités, que mon empathie m’a toujours fait remarquer à quel point les autres travaillaient pour arriver à faire des choses que j’assimilais si vite, et que les choses DEVAIENT m’être pénibles aussi, à cause du sentiment de justice si important chez les surdoués. Je ne mérite pas mes talents, je dois expier. Vivre toute la vie au forceps, comme ma naissance.
Le syndrome du survivant a aggravé ça. J’ai en plus de la douance osé vivre alors que mon double est mort. Je traîne ma jumelle comme un fantôme et m’excusant à chaque pas. Je suis désolée de vivre ça, alors que toi non. Je suis désolée de jouir de ce que tu ne connaîtras pas.
Thanatos, pas à pas, souffle les répliques à mon oreille. Il s’est implanté partout, il lutte à affadir ma vie.
« Vivez pour deux »
Ma sophrologue est Biophile. Elle me sourit doucement, et Thanatos grince.
« Le constat de départ est le même, mais vous pouvez tout à fait inverser votre regard sur la situation. Vivez pour deux. Deux fois plus. Si vous n’arrivez pas à vous défaire de l’empreinte de votre sœur, rendez lui hommage. Vivez deux fois plus, deux fois plus intensément, comme vous aspirez à le faire. Cet excès de rêve, d’envies, d’amour, il vient du fait que vous portez deux vies. Menez les toutes les deux. Acceptez votre douance comme le moyen d’y arriver. Vous avez le pouvoir d’acquérir assez de compétences pour mener plusieurs vies de concert. Vous le pouvez, si vous commencez à l’assumer. Vivez pour deux. »

Juillet 2017
« Seriously, get your shit together »
Leroy me fixe avec un air mi amusé mi énervé. Je l’ai croisé dans la rue par hasard, alors que je marchais plongée dans mes pensées. Il m’a hélée tellement fort que je l’ai entendu par dessus le hard rock dans mes écouteurs. C’était bon de le revoir, il m’avait manqué.
Chacun a résumé les mois qui se sont écoulés depuis l’hiver, et alors que je riais en racontant une anecdote, il m’a demandé d’un coup : « Why do you look so sad ? »
Je me suis rappelé qu’avec lui ça ne servait à rien d’avoir le masque, il avait toujours vu au travers. Je lui ai raconté mes préoccupations. Ma peine de coeur. Mes angoisses existentielles. Il m’a écoutée.
« Of course you have to deal with a tons of shit. That’s what happens when you’re a leader. You’ve forgotten what I said to you ? You’ve forgotten you’re a leader ? »
Je suis projetée en mémoire dans ces heures passées au studio à chanter, à écouter de la musique, à parler. Les moments de grâce, la voix qui se libère, des espoirs qui se créent, et puis soudain le doute qui revient, et ce sentiment fulgurant d’imposture. Je n’ai pas ma place ici. Je suis un gaspillage de temps et d’énergie. Et ses réponses.
« Seriously, no more of this. If you can’t stop insulting yourself, at least stop insulting me. Do you think I would waste my time for some stupid fuck ? Ain’t no time to waste on losers. I don’t like weak people. And I like you. Do the maths.  »
Il me regarde aujourd’hui et c’est toujours avec la même bienveillance sans complaisance. Désolé si tu as des moments difficiles, mais reprends-toi en main. Tu as des choses à faire.
« Deal with your shit hon' »

Janvier 2018
Les mots des autres, tous ensemble, ont enfin su me faire bouger.
Je change de vie.
« Je suis heureux pour toi. J’aime être là pour ta renaissance »
Mon Magicien me soutient, comme toujours. Sans tenter de me faire changer d’avis, ou de me contrôler, ou de m’annexer.
Il me sourit et je reçois une décharge d’amour qui fait s’agiter de l’or liquide dans mon ventre. Je l’aime si fort, et il se passe tellement de choses en ce moment que je suis à fleur de peau à chaque interaction et presque en permanence au bord des larmes. Mais c’est juste de l’hypersensibilité. De l’hyper-vie. Tout avec lui est exacerbé et prend une dimension et une profondeur que je ne trouve ni ne cherche nulle part ailleurs. Je lui ai dit dans un message qu’il avait été là dès le début de ma renaissance. C’est vrai. Je crois que j’ai commencé à vraiment renaître le jour où je suis allée le chercher. Pour autant je ne fais pas dépendre mon changement, mon éveil ou mon bonheur de lui, c’est juste que je connais l’importance de son rôle, et de cette rencontre. Chaque rencontre a une signification et chaque personne a un rôle à jouer. N’importe qui peut être le porteur d’une phrase comme celles au dessus, qui vont soudain cliquer, au bon moment, et permettre une prise de conscience nouvelle, un nouveau niveau de compréhension. Si il a lu ce texte, j’imagine mon Magicien grogner à chaque réplique des autres, en disant « Je l’avais déjà dit. ». Il avait tout dit, tout pressenti. À des moments où je n’étais pas forcément prête. Mais c’est avec ses yeux sur moi que j’ai pu commencer ce long chemin et devenir prête, petit à petit, à entendre les mots des autres. Et à grandir. Encore et encore.
J’ai appris à ne plus insulter les autres en dépréciant leur intérêt pour moi, leur opinion de moi. Je m’attelle désormais à leur rendre justice et à les mériter.
J’ai appris à ne plus refuser de l’aide, et même à la demander. Je me lance dans un mode de vie où je vais apprendre à en dépendre.
J’ai accepté, peut-être pas encore de vivre pour deux, mais de me mettre à vivre pour moi, et à concevoir que je suis la première personne à qui je dois rendre des comptes et dont je dois prendre soin.
J’ai appris à mieux identifier les biophiles et les thanatophiles. Plus vite. Il reste encore des ratés. Il y a toujours des zombies ou des vampires qu’on n’arrive pas à discerner aussi vite que d’autres, ils sont plus habiles, plus discrets, plus fins. Mais on y arrive quand même. Et il n’est plus temps de les laisser s’abreuver à la source.

Aujourd’hui arrive l’heure du vide, et de la table rase.
Je quitte tout, je laisse tout derrière. Plus de travail, plus de maison.
Rien que des sacs de voyage, des envies, des peurs aussi, à surmonter.
Avec, rangés dans un coin de valise pour les jours où je flanche, le regard de mon Magicien. Et ses mots.
Et ceux des autres

Kathy

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Nouvelle en cours, extrait :

« — Tu rentres ou tu sors ?
Par la porte entrouverte je peux entendre la musique qui pulse, avec les boums boums des basses qui font trembler les murs, j’entends les rires des gens qui dansent et qui boivent. J’hésite. Et si il n’était pas dedans?
Le garçon me regarde et attend ma réponse. Il n’a pas l’air énervé ou de penser quoi que ce soit de moi, il veut juste savoir si il doit fermer la porte. Si je le fais trop attendre, il va se lasser et je vais louper ma chance.
— Je rentre, je fais.
En se plaquant au mur pour me laisser passer il me regarde d’un peu plus près et fronce les sourcils:
— T’aurais pas l’âge d’être déjà au lit toi ?
Je le regarde droit dans les yeux et je souris en haussant les épaules, puis j’avance vite pour me fondre dans la foule avant qu’il ait l’idée d’y penser à deux fois. Toujours avoir l’air sûre de soi, Kathy disait, c’est la clef, sûre de toi tout passe, c’est quand t’as l’air d’hésiter que c’est mort.
Je regarde les gens autour de moi. Les gens tous bourrés qui dansent. Les filles avec des mini jupes et des paillettes dans le décolleté qui titubent sur leurs talons aiguille et qui laissent des garçons les coller beaucoup trop près quand elles s’adossent aux murs pour retrouver un peu d’équilibre. Je me demande si il y en a qui connaissaient Kathy, si elle a bu des verres en poussant des grands cris de fausse joie avec certaines de ces filles, si elle laissait les mains de ces garçons glisser sur elle et remonter sa jupe pendant qu’elle fermait les yeux pour ne plus voir la salle tourner.
Il y a une fille qui lui ressemble un peu qui danse sur un table. Elle a les cheveux courts et noirs hérissés en pique, une veste en jean noir et une mini jupe blanche qui habille à peine ses longues jambes fines entourées de collants résille. Elle danse comme si elle était toute seule, les yeux fermés sur son monde, bras levés, une sucette dans la bouche. Est-ce que c’est cerise, comme Kathy?
Je la regarde et mon ventre me fait tout drôle, et j’essaie de toute mes forces de mettre le visage de Kathy sur le sien parce que j’aimerais avoir cette image là d’elle qui danse sur la table, peut-être que ça chasserait un peu celle qui tourne et qui tourne et que je n’arrive pas à faire partir même quand je ferme les yeux, de son corps tout tordu et de sa tête explosée avec le sang et son visage tout enfoncé que je ne reconnaissais même pas.
 »

Être Aimée

When Harry Met Sally

J’ai pleuré
Je n’ai pas peur de ma tristesse ou de ma peine, et je les regarde bien en face, et je les accueille
Je n’ai pas besoin que tu essaies de me consoler
Je les laisse me visiter, me traverser, comme des vieilles amies familières avec qui j’ai encore du chemin à faire
Je n’ai pas non plus peur d’avoir mal car toute sensation me rappelle que je touche ma vie et je ferai toujours le choix de sentir et plus jamais celui de me protéger

J’ai pleuré hier soir parce que tu sais, ma tristesse a ses heures
Ce sont celles où je choisis de ne pas t’écrire
Celles où je choisis plutôt de sortir dans la nuit et de marcher, boire, danser, m’asseoir dans un bar et dire « Je suis triste » à un visage ami ou à un inconnu
Ma tristesse, je la célèbre, je lui rends hommage, je la fais exister, je la remercie d’être là avec moi
En échange elle me quitte au petit matin en me laissant juste un léger rouge aux yeux et des mots qui ont pu prendre le temps de réfléchir
De savoir quoi te dire
C’est vrai que je passe d’un état à l’autre, partagée par cette fin qui en est une, n’en est pas une, qui continue d’hésiter, d’osciller, de rebondir entre nous d’une variation d’énergie à l’autre, mais qui comporte toujours tellement, tellement d’amour
Je marche et les mots »c’est fini » résonnent et me suivent, je me réveille pour les trouver en train de me fixer depuis la place du lit que tu n’occupes pas
Et pourtant chaque jour je te parle, et pourtant l’échange continue, presque pareil au fond, à cette nuance près
Cette nuance que c’est fini

Tu sembles craindre que je nourrisse de l’amertume
Des regrets
Tu sembles craindre que je ne sois pas capable de voir, moi aussi, la beauté de ce qui a été partagé, et que je m’enterre dans les possibilités avortées
Mais c’est fini, je te le promets : j’ai pleuré
Mes larmes ont tout lavé à grandes eaux

Aujourd’hui restent la nostalgie, mais elle est belle, et les souvenirs
Et toutes ces traces de toi, aussi
Des cartes épinglées à mon mur avec ton écriture qui me souhaite une bonne journée sans discontinuer
Une pile de livres pas encore lus, pas encore rendus
Une chambre préparée pour toi que tu n’auras jamais visitée
Des chansons qui s’échappent en portant secrètement notre histoire
Un renard dans le cœur
Des étoiles qui rient et des champs de blés

Maintenant la vie continue et je ne vais pas t’attendre, mon amour, tout comme tu ne vas pas m’attendre
Je vais reprendre ma route, mon cap, ma lancée
Je vais vivre, je vais batailler, je vais construire mon royaume pierre par pierre, je vais vibrer, me démener, grandir, grandir encore et toujours, à travers chaque épreuve que l’univers voudra bien me jeter, je vais pleurer, danser, aimer, rire, me blesser, tomber, me relever, encore et encore et encore

Et puis, dans le même temps,
Je vais t’aimer
Je vais t’aimer chaque jour
Je vais t’aimer quoi qu’il advienne
Je vais t’aimer dans mes errances et dans mes joies
Je vais t’aimer même dans mes silences, même dans mes absences
Je vais t’aimer quelles que soient les routes que nous empruntions
Je vais t’aimer quels que soient les bras dans lesquels tu t’endors
Je vais t’aimer encore et encore et encore

Parce que tu l’as déjà dit un jour, je ne sais faire que ça
Et c’est très bien comme ça
Ne suis-je pas après tout assez Aimée pour deux ?

De ce qu’il reste y a la nostalgie, et elle est belle, il y a les souvenirs et ils sont beaux, mais il n’y a pas que ça

Il y a la foi, mon amour

La foi que ce n’est pas fini

Ce n’est pas parce que nous changeons que nous terminons, et nous savions tous deux que ce ne serait pas un chemin linéaire
Certains disent que l’amour est une chimère
Pour moi c’est un phénix, et il aura beau se consumer il renaitra toujours sous une forme nouvelle, je le sais
Et je sais qu’on se retrouvera
Peut-être autrement, sûrement autrement, mais quelle formidable aventure
Quelle formidable aventure que d’aller grandir pour te rencontrer de nouveau
C’est pourquoi je ne dirai pas dommage pour tout ce qu’on n’a pas vécu : tant est encore à venir
Je le sais

Alors bonne route, et que ton voyage soit empli de merveilles qui feront briller tes yeux quand plus tard tu m’en parleras

Au revoir mon amour

Et à bientôt

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