« Because the next Charlie Parker would never be discouraged. « 

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Mon amie Florence dit souvent que ce n’est pas nous qui choisissons les livres que nous lisons, mais qu’ils viennent nous trouver quand nous en avons besoin. Je suis d’accord.
Il a des livres dont on a entendu parler depuis des années, qu’on nous a conseillés, et dont on a toujours repoussé le moment de la lecture. Sans vraie raison, juste comme ça, parce qu’on ne le sentait pas, parce qu’on avait autre choses à faire, parce que… ce n’était pas le moment.
Des livres aussi sur lesquels on tombe par hasard, parce qu’on les a feuilletés en passant dans une librairie et qu’une phrase nous a accroché l’œil, parce que la couverture nous plaisait.
Certains même qu’on peut trouver oubliés sur un fauteuil de métro ou le coin d’un banc, et que pour une fois on prend le temps de ramasser.
Quelle que soit la raison pour laquelle on se retrouve avec ce livre entre les mains, il y a ce moment où on le lit enfin, et c’est comme si chaque phrase nous était personnellement adressée.
Comme si la personne qui l’avait écrit nous connaissait, et nous parlait à travers ses pages.
Comme si chaque paragraphe était une gifle pour se réveiller ou une étreinte nous disant « tu n’es pas seul(e) ».
Souvent, alors, alors que tant de choses se sentent remuées par cette lecture, on peut se morigéner. « Si seulement je l’avais lu avant. » A tord.
Rien ne garantit que ce livre lu deux ans plus tôt, avec cette trajectoire de vie en moins, aurait eu ce même impact. Il nous parle parce que nous avons eu telle peine de cœur, tel échec professionnel, porté tel projet ou fait telle rencontre qui a nourrit la personne qui aujourd’hui est prête à entendre le message.
Il faut donc faire confiance à ce qu’on appellera selon sa sensibilité le hasard/le timing/la chance/ l’univers/etc pour nous porter au bon moment celui dont nous avons besoin, la bonne œuvre. Si Florence parle des livres c’est parce que c’est pas eux que proviennet ses révélations du moment, mais je crois (et je pense qu’elle sera d’accord) que cette croyance peut s’élargir à n’importe quel support ou même rencontre, à partir du moment où c’est destiné à nous éveiller.
Pour moi, pour éclairantes que puissent être certaines lectures, mes moments « flashs » viennent de films. Je commence à avoir une liste, très courte pour le moment, de films que j’appellerais « coup de poing » et que je suis censée voir ou revoir aux moments où je m’essouffle, où je perds pied. Des films qui me rappellent qui je suis et où je veux aller. Qu’il faut que je pense à visionner régulièrement pour me remettre en selle.
Je sais les reconnaitre en les visionnant par les sensations qu’ils me procurent : une boule d’énergie toute neuve synonyme d’optimisme et d’espoir qui renforce ma détermination, et/ou une grande douleur qui me rappelle que je me suis égarée et que mes renoncements me font souffrir.
Le premier film que j’ai identifié comme tel était « Comment c’est loin » en janvier 2016. Ce film, écrit et réalisé par le rapeur Orelsan, le mettait en scène avec son binôme Gringe. Ils se jouaient eux mêmes, dans une comédie les présentant comme des procrastinateurs incapables de finir quoi que ce soit. Soudain acculés face à l’échéance imposée par leurs producteurs, ils devaient faire le choix d’une fois pour toute se réveiller et se prendre en main, avec toutes les prises de conscience nécessaires pour y arriver, ou de conserver ce mode de vie passif, faussement confortable et sourdement douloureux dans lequel ils se laissaient vivre .
Je me rappelle l’impact de ce film, à un moment où je me débattais avec mes propres échéances alors que, pour la première fois depuis des années, je reprenais une formation et luttais contre mes résistances et ma propre procrastination (très profondément installée). Je voyais soudain un portrait sans complaisance de ce que pouvais devenir, voir de ce que j’étais peut-être déjà, si je ne gardais pas les pieds à l’étrier. Ce film est resté une référence importante, et à compter de ce jour ses chansons (on peut presque voir ce film comme une comédie musicale-rap) se sont mises à tourner en boucle dans ma playlist pour me garder concentrée.
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Pour autant, il n’a pas été suffisant.

Je suis souvent découragée. Malgré des prises de conscience régulières, je perds souvent mes résolutions de vue , parce qu’il est facile de partir perdre ses objectifs à long ou moyen terme de vue dans les tourments du quotidien, dans le concret du court terme qui agite toutes les distractions possible pour détourner du chemin, mettant plein d’autres priorités en scène pour qui se laisse déconcentrer.
Il est facile de partir fort d’un coup, la difficulté est de maintenir les choses dans la durée. Je suis persuadée depuis des années qu’il s’agit d’être un marathonien et pas un sprinter, et que c’est la ténacité qui fait réellement la différence entre ceux qui finissent par tirer leur épingle du jeu et ceux qui abandonnent.
Aussi, un film une fois étant une bonne impulsion pour se relancer en sprint mais pas suffisant pour tenir le marathon, j’en ai croisé d’autres sur ma route depuis.

J’ai rencontré le cinéma de Damien Chazelle.

Je n’ai pas encore vu son premier film, mais pour le moment le cinéma de ce réalisateur fait un écho profond en moi à travers ses films Whiplash et La la land.

La thématique récurrente de Chazelle (avec le jazz) est ce concept du succès par le travail, par l’acharnement, par le sacrifice. Son message est positif… pour les travailleurs, les passionnés.
Pour ceux avec un rêve et prêts à tout pour y parvenir, conscient qu’il va leur en coûter en chemin.
J’ai remarqué deux types deux personnes après les visionnages de ces films, deux tempéraments se dessiner : ceux qui voient les personnages souffrir, et ceux qui les voient réussir. Ceux qui se focalisent davantage sur les sacrifices, et ceux qui se concentrent sur le gain.
Se questionner sur la leçon tiré de ces films permet d’aider à mettre en lumière ses priorités profondes.

Ils ont l’un et l’autre chacun à leur tour sonné comme un rappel à l’ordre pour moi.

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Le visionnage de La la land m’a émotionnellement vidée. J’ai passé les trois jours qui ont suivi l’appétit coupé avec une envie de pleurer permanente. Je venais de me prendre en pleine face l’étalage de mes renoncements et de mes peurs. Je venais de réaliser la profonde trahison commise envers moi-même si je ne rectifiais pas mon cap vite, si je continuais encore à garder ce voile sur mes vrais rêves que j’avais remisés dans un coin parce que les regarder faisait trop mal.
Dans les jours qui ont suivi j’ai renoué avec une partie de moi que je n’assumais plus, et j’ai modifié mes priorités et mes objectifs pour les mois à venir en refaisant une place pour des choses importantes et négligées alors que vitales pour l’âme.

Même si le message concernant la vertu du travail croise celui de « Comment c’est loin », la grande différence est dans le tempérament des personnages eux-mêmes et l’antagonisme qu’ils rencontrent : il ne s’agit plus chez Chazelle de lutter contre soi, il n’est pas question d’auto sabotage. Ses personnages ont dépassé ce stade, et s’ils doivent puiser en eux c’est pour vaincre une adversité extérieure qui leur refuse sa validation. C’est pour réussir à continuer à lutter malgré des non, malgré des portes fermées ou des humiliations, avec comme carburant la conviction que son rêve, son objectif, en vaut la peine.

Le cinéma de Chazelle refuse de se faire une raison. D’abandonner parce que c’est trop dur. Il refuse aussi de faire des concessions et d’arriver à un succès biaisé en ayant vendu une part de son authenticité, comme on peut le voir dans la dynamique des personnages de La la land dont l’expression de l’amour est d’empêcher l’autre de renoncer ou de se trahir dans la poursuite du rêve.
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« You’re a baby » va dire un Ryan Gosling énervé refusant de laisser abandonner une Emma Stone en pleurs qui explique que c’est trop dur.

Ce procès du renoncement, Chazelle le faisait déjà dans Whiplash.
Bien que brillant, le film a d’ailleurs été controversé parce qu’accusé de faire l’apologie du harcèlement moral en montrant qu’il porte ses fruits.
Le face à face entre le jeune héros (Andrew) rêvant de devenir un grand batteur et son professeur tyrannique et manipulateur (Fletcher) s’achève effectivement en apothéose sur le jeune homme ayant atteint un niveau qu’il n’aurait probablement jamais eu si il s’était reposé sur ses acquis et s’il n’avait pas été acculé au point de se dépasser à tout prix.
L’essence du film est explicitée dans un court dialogue en fin de film où, dans une scène plus apaisée, le professeur se justifie de son attitude par sa recherche de l’excellence dans le dépassement.
Et à la question d’Andrew qui questionne son mentor sur la dureté de ses méthodes
« Andrew: But is there a line? You know, maybe you go too far, and you discourage the next Charlie Parker from ever becoming Charlie Parker?
Terence Fletcher: No, man, no. Because the next Charlie Parker would never be discouraged. « 

Les grands ne se laissent pas décourager.
Ils ne se laissent pas détourner de leur chemin.
Et ils ne remettent plus au lendemain.
Voilà les morales de mes films fétiches coup de poing.

Je n’ai pas encore de quatrième film à ajouter à cette liste. Peut-être est-elle déjà suffisante en elle-même en ce qu’elle est complémentaire. Je sais que penser à regarder de nouveau à tour de rôle chacun de ces films peut me permettre de m’auto -évaluer et de savoir où j’en suis.

Le dernier en date était Whiplash, et si à la question « Suis en train de travailler assez? » la réponse est honnêtement non, je ne suis pas pour autant découragée. Parce que la solution est, en fait, très simple.
Il suffit de travailler plus.

La question principale qui se pose maintenant est la suivante :
A quelle catégorie de spectateurs ai-je envie d’appartenir ?

Ai-je envie de me reposer ?
Ou ai-je envie de devenir un prochain Charlie Parker ?

Toi aussi

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On est restés là tous les deux
Sans les autres
Juste nous et le bruit de la rue
À nous scruter derrière nos oreilles de renards

Au début, c’était bizarre, on ne savait plus se parler
Et on disait beaucoup de mots mais qui ne disaient rien

Et puis il s’est allongé sur la table
Si j’avais tendu la main j’aurais pu le toucher

On a arrêté de parler

Il était joli ce silence
Confortable et fragile en même temps
Comme si les ondes de nos présences prenaient le temps de se retrouver
En se frôlant doucement le museau

« Tu m’as manqué Mathilde »

Il a dit en regardant le plafond

Mais j’ai baissé les yeux parce que ses mots me dévisageaient trop fort
Je n’ai rien dit parce que je ne savais pas lesquels voulaient sortir
Parmi tous ceux qui se battaient dans mon ventre
Parce que je ne savais plus ce que je ressentais sur ma chaise devenue trop petite

Les moustaches de ma peur se sont mises à frémir

Alors j’ai commencé à parler

Un peu trop fort
Un peu trop vite
De tout sauf de ce qui comptait

Il a eu le sourire de celui qui sait qu’on l’évite
Et qui reconnait la cachette d’un buisson de mots
Et des oreilles tapies dans l’ombre

Alors on a fait semblant
Et on a redit des mots vides
Le temps de faire comme si
Le temps de se dire au revoir sans que ça fasse malpoli

Dans la rue nos corps ont hésité
Dans le mien c’était toujours la guerre
Quand le sien s’est approché ça a fait comme une grande ombre
Et je ne savais pas si je voulais la fuir ou la saisir

Il a frôlé mon corps crispé et a dit
« À bientôt »
Quand je lui ai répondu ma voix était trop aiguë
Et il était déjà trop loin

Alors je suis partie le pas un peu trainant

J’avais un « Toi aussi » collé sous la semelle.

Stoneberg

stoneberg

Ce matin je me suis levée à 5h. La veille je m’étais couchée bien plus tôt que d’habitude, fatiguée par une journée éprouvante, en me disant qu’à ce stade là je n’allais plus rien pouvoir faire de productif et que ce serait aussi bien de récupérer et de me lever plus tôt pour pouvoir écrire avant d’aller au travail.

En temps normal et jusqu’à très récemment, ce n’est pas ce que j’aurais fait. Je me serais forcée à rester éveillée jusqu’à mon heure de coucher habituelle, par automatisme, et pour ce faire j’aurais enchaîné des activités non productives, j’aurais trouvé un nouveau programme à suivre, une série en cours à rattraper, un livre pas fini, des articles/podcast/meme pour me distraire jusqu’au moment où mon cerveau n’aurait plus pu émettre qu’un brouillard. Puis j’aurais éteint, et je me serais levée difficilement, en grapillant les minutes par séquences de 10, le plus longtemps possible jusqu’à devoir me lever en urgence et me préparer à la va vite avant le travail.
Rien de mal à ça, et je suis en plus la première à plaider que toutes ces distractions ne sont pas réellement inutiles, étant donné qu’elles viennent souvent nourrir un imaginaire, consolider ou amorcer une réflexion, étayer certaines pistes personnelles, etc. Mais ce n’est vrai que jusqu’à un certain point. Ce point étant passé, on entre dans le champ des excuses.
Je n’ai plus envie d’excuses. J’ai envie d’actions. Ce matin quand mon réveil a sonné, j’ai ouvert les yeux, directement alerte, ayant directement à l’esprit les objectifs que je m’étais fixés la veille et qu’il était temps d’accomplir. Je devais faire ma liste de chansons pour Florence, je devais écrire mes articles de blog, travailler sur l’épisode 1 de ma série et entamer mon programme de lettres dont l’idée m’est venue pendant la journée d’hier. Alors je me suis levée, je me suis préparée, et je me suis assise devant mon ordinateur. Et j’ai compris qu’avant toute chose, j’allais vouloir parler de changement.
Je parle de changement depuis mes premiers articles dans ce blog, je pourrais donc avoir l’air de me répéter, tourner en boucle peut-être. Il n’en est rien. C’est le même changement oui, mais qui évolue. La graine qui poussait l’année dernière a germé, elle s’est plantée dans le sol, elle a résisté à de nombreuses intempéries, à la sécheresse de l’été, au gel de l’hiver, et aujourd’hui elle continue de croitre avec des racines bien plus vastes et profondes.
Le changement dont je parlais l’année dernière était accompagné d’un sentiment d’exaltation et de peur, doublé de l’intuition qu’il y allait avoir beaucoup à déconstruire, une multitude de cloisons à abattre, des champs de cadavres à déterrer, ça allait être douloureux, éprouvant, le mot qui venait à l’esprit était « Révolution ».
Le changement dont je parle aujourd’hui est accompagné aujourd’hui d’un sentiment de calme profond, de certitude, de solidité. Il a été fait ce qui devait être, et après tout le processus d’abattage commence la reconstruction de bases infiniment plus stables pour une maison inébranlable. Le mot qui tourne autour de moi est « Confirmation ».
Jamais de ma vie je ne me suis sentie autant dans mon axe. Aussi sereine.
Hier j’ai confié à Florence qu’on l’appelait le bulldozer de cristal, et elle a compris ce surnom, et il lui a parlé. L’énergie et la force motrice doublées d’une non conscience, pour l’instant, d’être aussi forte.
Et puis un autre souvenir m’est revenu en mémoire. Celui où je parlais de Florence avec mon Magicien, et que je lui disais qu’elle m’inspirait, et que j’étais décidée à devenir, moi aussi, un bulldozer. Il a fait une pause, il m’a regardée, et il m’a dit « En fait, je ne comprends pas comment tu fais pour ne pas voir que toi aussi tu es un bulldozer. »
Une autre discussion peu après, il m’a aussi dit  » Si tu te voyais comme moi je te vois, tu pourrais partir conquérir le monde dès aujourd’hui en te disant que tout va bien se passer. »
Il a fini par conclure que, pour Florence comme pour moi, nous avions pris l’habitude pendant si longtemps de nous définir comme fragile que ça nous prenait beaucoup de temps d’assimiler que ce n’était plus le cas. Que ça ne l’avait peut-être jamais été.
Et c’est vrai que c’est du travail de se redéfinir. Arrêter de se dénigrer par automatisme, d’employer des termes rabaissants. Arrêter de se juger. De se jauger à l’aune du fonctionnement des autres. S’accepter, accepter son fonctionnement, se dire que si il est différent il n’est pas pour autant déviant ou déficient mais seulement alternatif, et que c’est très bien comme ça. Embrasser ses particularités, et refuser de dire que ce sont des faiblesses, voir en quoi ce sont des atouts. Se comprendre, se redessiner selon ses propres règles, et reprendre le contrôle de sa vie avec un mode d’emploi peut-être différent de celui des autres, mais super fonctionnel pour soi.
Accepter d’être forte, et tout ce qui vient avec, et les nouveaux challenge que ça implique.

Quand j’ai ouvert les yeux ce matin, j’avais une image en tête. Celle d’un iceberg de roche. Un stoneberg, du coup, j’imagine. Je fais confiance à mon subconscient maintenant, et je prends chaque image qu’il me donne, et en réalité il est assez coopératif et plutôt facile dans ce qu’il me donne à déchiffrer.
Je suis ce gros bloc de granit qui ne demande qu’à émerger, et je dois faire découvrir les 90 pour cent de moi qui étaient jusque là cachés. Et je ne fondrai pas, parce que je ne suis pas de ce matériau fragile là.

J’étais une personne avec une liste de rêves, et maintenant j’ai une liste d’objectifs.
Alors je vais terminer ce billet, aller au travail, puis m’atteler à, lentement, petit à petit, cocher chacun des objectifs de cette liste. Et à la fin ils formeront un grand rêve.
Et je ferai tout ça en musique avec ma playlist de vie, celle que je vais envoyer à Florence et dont je parle dans l’article prochain.

Bonne journée

Sweet fifteen

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J’ai quinze ans.
Il y a cinq ans, j’avais dix ans. Dans cinq ans, j’en aurai vingt.
Je suis quelque part, perdue à mi-chemin, et j’oscille entre les rôles sans trouver le mien.
Les jeux de mon enfance m’ont désertée. Les arbres ne me parlent plus.
Autour de moi, les autres avancent. Ils parlent de vies à venir. Ils se projettent.
Moi je n’ose pas. Sous mes yeux la page à venir reste désespérément blanche.
Il y a des rêves, mais ils sont enfouis profondément, endormis sous la couche de cendre des peurs.
Et puis je ne sais pas parler. Je n’ai pas de mots. Je n’ai pas de voix.
Parfois j’ai cette boule qui remonte dans la gorge, un trop plein qui demande à sortir dans un cri.
Mais je n’ose pas.
Alors je mets de la musique, fort, et elle crie pour moi. Je m’allonge sur mon lit, je ferme les yeux, et je laisse la déferlante de sons noyer l’absence des miens.
Dans moins de deux ans, quand ce sera devenu insupportable, je m’ouvrirai le corps et je crierai par la peau.
Mais je n’en suis pas là. Pas encore.
Parfois j’ouvre les yeux, je fixe le plafond et je rêve qu’il s’ouvre et que je suis propulsée dans le ciel dans une chute inversée qui ne s’arrêtera jamais. Je rêve aussi qu’il ne s’ouvre pas et que sous le choc je suis réduite en un amas de chair sanguinolente qui cesse enfin de ressentir.
Je voudrais m’envoler ou m’éteindre.

J’entends dire que j’ai le plus bel âge. Que je devrais en profiter. Que je devrais être heureuse et insouciante.
Je ne sais pas comment faire. Je regarde faire les autres et je ne comprends pas.
A la fenêtre de ma chambre il y a des barreaux, et parfois je rêve que je suis prisonnière et que j’attends ma délivrance. Mais personne à mon horizon excepté les arbres dont je n’entends plus les secrets.

J’attends ma délivrance.

J’attends quelqu’un, quelque chose, j’attends ce qui me donnera le sens.
J’attends qu’on m’apporte des réponses aux questions que je ne sais pas formuler.

Chaque jour les barreaux grandissent, la cendre s’étend, le plafond se rapproche.
Et j’attends.
On m’a dit que les héros finissent toujours par arriver dans les contes.

Alors dans moins de deux ans je suivrai Barbe Bleue.
Dans moins de deux ans je croirai m’envoler et j’irai m’éteindre.

Mais je n’en suis pas là. Pas encore.

Je suis allongée sur mon lit, j’écoute crier la musique.
Et j’attends que passe le plus bel âge.

Lettre ouverte à l’Oppresseur

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Je n’avais pas prévu de faire cet article.
En fait, à la base, j’avais prévu un article de joie.
Un article qui parlerait d’aujourd’hui. Je l’avais vraiment visualisé, je savais ce que j’allais dire. Quelque chose sur les nouveaux départs, encore, qui fasse écho au nouvel an et aussi à l’article de l’année dernière, parce que j’aime bien les choses qui se répondent.
Cet article, je le ferai aussi. Plus tard. Après celui-ci.
Si il y a quelque chose de bien tangible que m’a apporté l’écriture, c’est la libération de la parole, et la libération de moi. Et elle ne peut qu’aller croissant. Les choses sortent. Et je pense maintenant que pour engranger toutes les choses belles et merveilleuses qui m’attendent, celles que j’aperçois déjà sur mon chemin, je dois vider mon sac. Pour de bon.

Je dois te parler.

Cette lettre est pour Toi.

J’ai pensé à Toi aujourd’hui. J’ai pensé au fait que je ne pensais plus à toi tous les jours, mais encore trop quand même. Parce que même si elles se raréfient, chaque pensée pour toi est une pensée de trop. Je me suis demandé si ce serait comme ça toute la vie.
J’ai encore le souvenir de ces jours où la pensée de toi me hantait tout le temps, partout. Quand l’idée de toi me suivait comme mon ombre, s’infiltrant partout, me glaçant le sang, me serrant le cœur.
Je me rappelle la peur, tu vois. La peur.
Permanente.
Je me rappelle quand je rasais les murs, quand je mettais une grande capuche pour passer dans ton quartier et que je changeais ma démarche, terrifiée à l’idée que toi ou un de tes amis me reconnaisse. Je me rappelle la terreur à chaque fois qu’une silhouette ressemblait à la tienne au détour d’une rue, pendant quelques fractions de secondes bien trop longues. Je me rappelle qu’à chaque voiture qui ralentissait, j’imaginais une vitre qui se baissait, le bruit d’une balle, la fin de ma vie. Dans mes peurs et dans tes mots je me suis vue mourir, encore et encore.
Tes mots. Tes mots qui tournaient dans ma tête. Ceux qui me disaient que je ne pouvais pas partir. Que je n’en avais pas le droit. Que je n’étais rien sans toi. Que tu me détruirais. Que je ne pourrais plus vivre ni ici ni ailleurs, que tu me retrouverais toujours. Que si je te quittais je n’existerais plus. C’étaient les mots de la colère. Il y avait aussi les mots poisseux. Ceux qui se faisaient doucereux et essayaient de me ramener à toi avec mille promesses, avec mille excuses, qui rampaient sur moi comme une grande main visqueuse qui voulait m’empêcher de retrouver mon air. Qui me rappelaient que personne ne m’aimerait jamais comme toi tu m’aimais.
Et bien pour ça tu avais raison. Personne ne m’a aimé comme toi depuis. Et j’en suis bien heureuse.
Aujourd’hui je connais des amours magnifiques, qui se déversent sur ma vie comme des puits de lumière, qui illuminent tout et rendent beau même ce que je prenais pour des coins d’ombre.
C’est grâce à ça qu’aujourd’hui je peux ouvrir la porte sur le passé et le regarder bien en face. Et que je peux faire une déclaration de colère.
Je suis en colère contre toi, contre ce que tu m’as fait.
Je suis en colère d’être encore incapable de répondre au téléphone les mauvais jours, ou si je ne connais pas le numéro. D’être figée par la peur si une sonnette se fait entendre, parce que je t’imagine à la porte.
Je suis en colère parce que j’ai réalisé aujourd’hui que si j’avais aussi peur de réussir, c’est parce que j’avais peur d’une visibilité qui me rendrait d’un coup plus facilement retrouvable pas toi.
Je suis en colère à la pensée d’un temps considérable perdu, au fait que je commence seulement à reprendre le contrôle. Suite à toi j’ai changé de ville, j’ai changé de vie, j’ai changé de corps, et ce n’est que maintenant que je peux me retourner et regarder sans souffrir les pans de vies possibles et que j’aimais anéanties dans la fuite de toi et de ce que tu m’avais fait.
Je suis en colère à la pensée que je ne suis pas la seule. Je connais ces autres vies que tu as laissées malades dans le sillon malsain que tu sèmes.
Je suis en colère de me sentir coupable alors que je sais bien pourtant maintenant que le coupable ici c’est toi.
Mais je repense aussi à tes yeux jaunis, aux monceaux de bouteilles vides, aux boîtes de médicaments, à ta diction pâteuse, à ta démarche titubante et à la pitié que tu inspires, et je me dis qu’en fin de compte la personne que tu blesses le plus et depuis le plus longtemps, ça reste toi. Et je crois que la pensée de toi me rend surtout, en réalité, immensément triste. Je ne te souhaite pas de malheurs. Puisses-tu guérir. Sincèrement.

En attendant moi je me suis reconstruite, et je reconstruis ma vie, et je t’écris ici que je ne veux plus avoir peur. C’est fini. Je ne veux plus être en colère. C’est fini.
Je vais poster cette lettre, et je vais fermer le livre, et je vais enfin pouvoir ouvrir le nouveau. Celui qui m’attend, juste à côté, qui est plein de belles choses, et de gens que j’aime, et de personnes superbes et puissantes. Parmi elles, les autres que tu as abîmées, et qui travaillent aussi à leur reconstruction. Nous allons nous y atteler ensemble, et construire le plus beau des royaumes par dessus tes ruines.

J’en suis sûre. J’y veillerai.

Parce que grâce à tout ça je suis devenue plus forte que tu ne le seras jamais.
Tu as fait de moi une survivante.
Mais je ne te dirai pas merci.

You don’t know how it feels

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Alors, posons cartes sur tables.

Si je fais le bilan de quelques années de ma vie auparavant, j’ai été:

Harcelée, dans la rue et les espaces publics, « comme tout le monde » j’ai envie de te dire, quotidiennement ou presque pendant un bon bout de temps, insultée souvent.
Sifflée comme une chienne, hélée, et je te passe les gestes, les mimiques, les coups de langue dans l’air, les mains qui simulent une masturbation sur une barre de métro, les commentaires sur « comment ça se viole ce qui passe ».
Suivie, jusqu’à chez moi, à devoir courir jusqu’à ma porte et la claquer le plus vite possible pour empêcher d’entrer des types qui restent à frapper comme des tarés au cas où je changerais d’avis et viendrais leur ouvrir (dans un éclair de lucidité féminine qui me ferait comprendre enfin la bonne aubaine que je manque).
Suivie à en devoir me jeter sur la route pour choper le premier taxi qui passe pour échapper aux types qui sortaient de cette bagnole garée en contre bas et qui me coursaient pour m’embarquer de force avec eux à quatre heures du matin parce que j’avais eu la « mauvaise idée » de vouloir aller faire la fête et de porter une robe.
Harcelée sur des lieux de travail, pour obtenir des faveurs sexuelles ou « de l’amour » (mdr comme disent les anciens).
Harcelée au téléphone, anonymement ou pas, par des gens que je connaissais ou pas (ça dépend de mes belles histoires) soit pour me déverser toutes leurs perversions aux oreilles en espérant que ça m’excite, soit pour me menacer.
Encerclée par des groupes d’hommes courageux et pleins de virilité avec qui j’ai dû négocier mon départ et le fait que j’avais super envie de rentrer chez moi un en seul morceau et pas violée de préférence.
Incitée à la prostitution par PLEIN DE MONDE, des gros dégueulasses aux âmes charitables pensant me prodiguer un bon conseil, contre de l’argent ou des services, des contacts, parce que c’est comme ça que ça se passe, « parce que faut pas te leurrer à un moment faut passer à la casserole ».
Prise aussi d’entrée de jeu pour une prostituée parce que t’es pas censée attendre le bus la nuit/ou à la sortie d’un RER/ou assise sur un banc/ ou n’importe où dans l’espace public surtout en robe, en fait meuf t’es pas censée vivre la nuit SAUF si t’es une pute ou une candidate au viol, va falloir penser à s’en souvenir.
Touchée dans les transports en commun ou tout lieu avec une forte proximité physique par des gens qui mettaient leurs mains sur mes fesses, ma poitrine, mes hanches, mon sexe (oui oui)
Violée. Plusieurs fois. Par plusieurs hommes différents.
Abusée, plusieurs années durant, amenée à vivre des trucs qui font que je vomis allègrement sur Fifty Shades of Grey et toute forme de fiction qui peut amener à croire que l’abus au nom de l’amour c’est cool, et que donner plein pouvoir sur soi à un être déséquilibré au nom de l’amour, c’est romantique

Tout ça avant mes vingt ans. Si je poursuis encore après, ça devient un peu longuet, c’est chiant.

C’est pas très joli, et pourtant je résume et je condense beaucoup, BEAUCOUP.
Ce n’est pas pour faire ma victime que je dis ça.
D’ailleurs j’ai horreur de ce terme, victime, j’ai beaucoup de mal à l’utiliser, surtout pour moi, il m’a fallu des années pour arriver à le cracher, pour arriver à me dire que oui , j’avais été victime, parce que pendant longtemps tout ce qui m’est arrivé j’avais intégré que quelque part c’était DE MA FAUTE. Que je l’avais probablement cherché. Qu’à un moment j’avais dû envoyer les mauvais signaux au z’hommes et que les pauvres, tous confus, ne pouvaient forcément qu’obéir aux terriiiibles pulsions qui les mènent, pauvres esclaves de leur teub comme on le leur fait si bien intégrer dès le départ. Et du coup j’étais incapable de parler de tout ça simplement parce que j’étais prise dans une spirale de honte qui semblait sans fin.
Mais je crois qu’à un moment donné il faut appeler les choses par leurs noms véritables, et appeler une agression une agression, une victime une victime, et un salaud un salaud.

Non, j’en parle parce que tout ça mis bout à bout ça semble un peu beaucoup, un peu exagéré même, et pourtant je connais plein de filles qui, à l’heure de faire le bilan, ont presque le même. Trop de filles. Beaucoup trop de filles.
Toutes les filles que je connais ont été harcelées au moins une fois dans leur vie.
Une bonne partie agressées au moins une fois dans leur vie.
Et un nombre ahurissant, que beaucoup ne s’imaginent pas, violées au moins une fois dans leur vie.
Au moins la moitié des filles de mon entourage a été victime de viol ou d’abus.
Je ne plaisante pas.
Les scénarios sont aussi variés que les histoires. Le viol dans la petite enfance par un proche, le viol pendant une soirée alcoolisée par un « ami », le viol avec la drogue dans le verre avec un mec « sympa », le viol dans un parking avec un bon coup de parpaing dans la gueule, le viol conjugal aussi… et tellement d’autres. Parfois, quand on a de la chance, on en cumule plusieurs, et puis on emboîte ça à la violence domestique. Faut croire qu’on a aimé ça, qu’on en redemande, ou qu’on est trop connes pour en tirer des leçons donc c’est bien la preuve qu’on mérite un peu ce qui nous arrive.
Non?
Non.

Et pourtant ce genre de formules je les entends encore beaucoup trop circuler. Moi quand j’entends que près d’un quart des français pensent encore qu’une nana qui était habillée sexy a quand même un peu cherché son viol, j’ai envie de frapper quelque chose. Quand je vois passer une jeune fille avec un mini short et qu’une nana à côté de moi lâche à sa pote un « faudra pas qu’elle vienne se plaindre plus tard celle-là », je suis écœurée (encore plus quand ça vient des femmes, en fait).
Quand je dois expliquer pourquoi certains de mes viols en étaient, je suis découragée, surtout quand je me rappelle qu’il m’a à moi même fallu beaucoup de temps et plusieurs thérapeutes pour me le faire avouer aussi et que donc je ne devrais même pas en vouloir aux autres.
Quand je vois ce matraquage de la glorification du sexe consommation, du corps objet, la sexualisation constante et inappropriée des jeunes filles, je suis fatiguée.
Je ne trouve plus normal de voir des jeunes filles de 16 ans égéries de marques de lingerie, érotisées, corps huilé et bouche entrouverte, à la merci des fantasmes d’hommes qui pourraient être leurs pères, représenter un modèle de féminité lisse que beaucoup de femmes ne peuvent plus suivre tout simplement parce qu’elles ne sont plus les adolescentes nubiles qu’on livre comme modèle de fantasme.
Je ne trouve plus normal que des trentenaires et quadragénaires se touchent la nouille sur des pop stars adolescentes, qu’une poupée gonflable à leur effigie surgisse sur le marché dès leur accès à la majorité parce que c’est le jour où ça devient officiellement « pas sale ».
Quand à côté, quand des femmes plus conscientes de leur corps, de leur image, de leur sexualité décident d’en jouer, de revendiquer une sexualité active, se font massivement huer, insulter, traiter de salopes et d' »attention whore », ça me fait bien rire.
(je ne suis pas contre la sexualisation donc, mais je fais une nette différence entre être un objet sexuel et un sujet sexuel, subir une sexualité et la vivre – séparation que beaucoup de gens ne font visiblement pas et je le déplore)

C’est pour ça que quand je vois les gens se hérisser à la mention du mot « féminisme », ça me fatigue. Quand, un jour où je ne suis pas trop fatiguée et que j’assume l’être (féministe, ce gros mot, ce monstre odieux écumant de rage avec un sécateur à la main pour couper les parties de tous les hommes qui passent)  et qu’on me sort des « Pfff mais vous faites chier le monde avec votre combat inutile, vous avez le droit de vote non? »ou « Mais, je veux dire, bien sûr moi aussi je me sens concerné, mais vous vous trompez un peu de cause là, vous nuisez au féminisme en pinaillant sur des détails sans importance. », je me demande jusqu’où il faut aller pour vous sembler légitime, en fait.

Mais je ne vais pas nier mon histoire. Je ne vais pas nier celle de toutes les autres qui m’entourent. Et donc oui, ça me donne une certaine conscience engagée de tout ça, une envie de changer les choses, parce qu’à mes yeux elles ne semblent pas si normales et égalitaires, en tout cas elles ne me conviennent pas.

J’aimerais, et je sais que je sonne très naïve et utopiste en formulant ces mots, oui, sincèrement, j’aimerais vraiment pouvoir me dire qu’un jour, ce genre de liste que je viens de faire, le genre de témoignage que je pourrais livrer, devienne une sorte de science-fiction aberrante. Qu’une jeune fille du futur puisse lire ça et se dire « mon dieu, mais ça arrivait vraiment toutes ces choses? » Qu’elle puisse en rire, même, tellement ça sonnerait ridicule, tellement ce serait improbable et sûrement une blague.

En attendant mes histoires sont bien réelles, et la légitimité que je ressens à me revendiquer féministe, personne ne pourra me l’enlever.

daenerys targaryen fire game of thrones

Que les choses soient bien claires.

J’ai l’intention d’être terriblement et formidablement égoïste.

À compter d’aujourd’hui rien d’autre ne compte que mon bonheur, et c’est une chose formidable vois-tu.

Comme d’autres engendrent leurs enfants, je l’ai conçu, porté, et sorti de moi dans la douleur et dans l’effort. Il s’est nourri de ma chaire et de mon sang, et de ma soif d’avenir, et je n’ai plus l’intention de le quitter.

Chaque jour je le berce et je l’allaite, et je prends soin de lui, parce que j’ai compris qu’il est ma création et qu’il n’est fragile que si je le délaisse.

Qu’il ne survit que si je l’alimente. Consciemment. Chaque jour.

De la même façon que personne ne laisserait un infant abandonné dans un coin en espérant qu’il se développera seul, parce qu’il n’est pas une créature autonome, je porte mon bonheur près de mon sein sans laisser retomber ma vigilance.

Et je m’y accrocherai avec mes griffes et mes tripes, et je ne laisserai personne s’en approcher, personne le menacer.

Essaie seulement de m’en déposséder et tu verras comme je peux être cruelle.
Tu ne pourras ni me le prendre, ni me charger d’en faire grandir un qui ne soit pas le mien.

Tu pourras essayer, mais portée par l’instinct d’une mère je saurai que cet enfant au berceau que tu me présentes n’est pas le mien. Qu’il n’est ni ma bénédiction, ni mon fardeau.

Pour te laisser approcher j’aurai besoin que tu me présentes ton bonheur comme le tien. Que tu me montres les griffes que tu as affûtées pour lui. Prouve-moi que tu en prends soin aussi.

Alors seulement, peut-être, je te laisserai approcher mon bonheur.

Et si tu veux m’aider à le faire grandir, soit. Mais c’est ta responsabilité.
Et peut-être pourrons-nous alors les élever et les voir grandir ensembles.